Source : Article de Pascal Le Maléfan sur Recherches en psychanalyse (revue semestrielle)

 

Résumé : Deux hypothèses sont présentées dans cet article. D’abord celle postulant que la phénoménologie de « sortie hors du corps » connaît une actualité qui doit intéresser le clinicien. Les apports de Lacan sur l’ego peuvent trouver ici une contribution. Ensuite celle suggérant que cette actualité est corrélative d’une modification contemporaine du rapport au corps, celle promouvant une distanciation.

La sensation et l’expérience de « sortir de son corps » ont récemment acquis une visibilité médiatique et scientifique. Cette émergence est suffisamment sensible et récurrente pour attirer l’attention du clinicien sur ce qui semble bien constituer une nouvelle direction, une sorte de réaction également, du sujet contemporain, en particulier lors de situations critiques et traumatogènes. La déconnexion de son vécu corporel et la vue de la scène traumatique d’un point au-dessus de son corps font ainsi partie des items de l’échelle d’évaluation péritraumatique de Marmar (1997). C’est pourquoi la « sortie hors du corps » est un nouveau tropisme pour la clinique, même si elle a des antécédents et toujours une actualité du côté du paranormal. Mais il est indubitable que les découvertes récentes en neurosciences de la conscience de soi lui ont donné une légitimité nouvelle et surtout une véracité : il est désormais admis qu’elle n’est pas uniquement du domaine de l’hallucination ou de l’allégation. Toutefois, ces découvertes n’épuisent pas le sens que la sensation de se trouver « en dehors de soi » et de « se voir à distance » peut revêtir pour un sujet donné. C’est en la replaçant dans une série qu’on peut y parvenir.

L’hypothèse que nous proposons est de considérer que la « sortie hors du corps » fait partie de la série des phénomènes spéculaires et illustre, à sa manière, la décomposition possible des coordonnées de la reconnaissance de l’image moïque, tout comme peut le faire le double (Thieberge, 1999a). L’une de ses caractéristiques distinctives est cependant de mettre en lumière un aspect de cette structure spéculaire, présente chez tout sujet : la connexion entre soi et l’expérience de son corps, dont les soubassements sont à la fois psychiques et neurologiques. L’expérience la plus typique de « sortie hors du corps » met en effet en présence une subjectivité qui se vit à l’extérieur d’un corps, tout en continuant à percevoir ce corps vu à distance comme le sien. Le phénomène de « sortie hors du corps » serait alors l’un des ponts possibles entre psychanalyse et neurosciences… à condition toutefois qu’un dialogue soit envisageable…

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